NTG : les Faucheurs et Faucheuses volontaires devant le Parlement européen

Actualités

Publié le 30 septembre 2026

Laetitia Chalandon

anti NTG parlement europeen

Partie 1 - Manifester

OGM : quand les NTG sonnent faux

23:40

Au bout d’une impasse, d’un quartier résidentiel en périphérie de Givors. Devant une maison, sous un ciel étoilé, je suis avec Ch et nous attendons ses acolytes. Nous avons frappé, personne n’est venu nous ouvrir. Est-ce bien ici le rendez-vous ? Cl s’est-elle endormie ? Ch est impatient. Je le connais depuis un an ou deux maintenant. On s’est croisé sur diverses conférences sociétales et programmations culturelles qu’il participait à organiser. Il a été paysan, consultant et moi qui le voyait comme un citoyen impliqué, je le découvre dans de nombreux réseaux militants et sur les lieux de luttes actives. Derrière son air calme, presque effacé, il y a une énergie qui se traduit par un sourire chaleureux. La porte grince après de longues minutes durant lesquelles, le doute a plané. Cl nous accueille comme de vieux amis.

Ils se sont donnés rendez-vous à cause d’un texte en passe d’être adopté par le parlement européen. On s’apprête à supprimer les règles, d’évaluation des risques, de traçabilité et d’étiquetage des «nouveaux OGM» issus des NTG (Nouvelles Techniques Génomiques) et de permettre leur mise en culture dans l’UE. Ils vont faire entendre leur voix contre.

_ C’est la première fois qu’on y va.

Petite pointe d’émerveillement, tout va s’y jouer et peut-être que sur un malentendu, la balance penchera du côté des mangeurs et de la préservation de l’indépendance du vivant.

Cl prête son trafic mais reste sur place. Elle bosse demain. Je lève les yeux et croyez moi si vous voulez mais une étoile file. Cl hausse les épaules, une voiture arrive, ils sont trois à en sortir.

_ Salut Ch ! J’espère qu’on ne sera pas de trop ? demande Th.

Il est joyeux, prêt pour l’aventure. On se salut.

_ Allez venez, je vous paye le café, ça fera venir les autres. Cl nous embarque d’autorité

23:47

Nous passons par le garage pour gagner la cuisine, l’odeur de la citronnelle et de la graisse pour cuir imprègne mes poumons. Nous montons des étages étroits, une fois dans la pièce encombrée, Cl demande :

_ vous voulez du sucre, du miel ? Faites pas gaffe au bazar. Vraiment. Elle le répète, deux fois, trois fois. Et prenez du chocolat !

Elle prend soin d’eux, regrettant déjà de ne pas être de la partie malgré les désagréments. Il faut dire que passer une nuit sur l’autoroute dans un vieux trafic, pour revenir le lendemain, on fait mieux comme excursion. Strasbourg et au revoir.

On se sert, on touille. Quelqu’un lâche :

_ An. nous a mis la pression mais elle est en retard

_ Arrête, il est minuit moins une. Mauvaise langue

Et An apparaît aux carillons de la cuisine. Il y a des coucous partout sur les murs et son regard malicieux se mêle aux heures égrainées. An, elle m’impressionne. Pour son leadership souterrain, son charisme, son incommensurable capacité à compulser des données. Prof de sciences à la retraite, elle travaille d’arrache pied à la transmission et la vulgarisation sur les questions liées aux OGM, aux NTG et aux avancées scientifiques concernant le traitement des semences. Elle surveille, épluche, enquête, épingle, fouille. Elle y met l’énergie d’une fourmilière. A travers ses publications son leitmotiv est clair : donner le maximum d’informations, de connaissances, permettre le débat de manière constructive et systémique. Aller plus loin que l’action directe pour rendre compte de la complexité des enjeux, des doubles discours et des conflits d’intérêts. Un travail de titan, soigneusement remis en cause par le «camp d’en face». Il faut dire qu’ils ont nettement plus de moyens. Mais eux, dans cette cuisine, ont une détermination acharnée. Pour des raisons diverses. Et c’est ce qui fait leur complémentarité et leur robustesse. Cl relance la machine. Les horloges du salon entrent en échos avec les cuillères dans les tasses

Minuit

An refuse le café

_ Je vais dormir sur le trajet

_ Ah impossible

_ pourquoi ?

_ On va chanter !

Refroidir vite les breuvages. Ou brûler les papilles pour délier les langues. Tout le monde ne se connait pas, enfin surtout moi, et pour l’heure, les regards sont fermés. Ça va se réchauffer. Il faut apprendre. Enième carillon. Aucun n’est sur la même heure. Combien y en a-t-il dans cette maison ?

00:08

Th, Br, Ka, Nor, Jl, Ja, An, Ch et moi. Neuf. Comme prévu. JL sonne le départ. Il me donne l'impression d'être au cœur de l'organisation, regroupant toutes les informations. Il a un regard vif, une énergie motrice et fière. Nous sommes sortis dans la nuit claire et fraîche. Le ciel est magistral. On s’engouffre dans le van rouge. L’installation me parait une éternité. Cl s’éloigne retrouver son lit. Qu’on-t-ils donc tant à embarquer ? Ch regarde JL

_ T’as vu, Cl a fait le plein.

_ Oui, faudra y penser demain. Avec une caisse de bière pour la remercier non ?

Et le moteur se met enfin en marche. Et Ch de se faire la réflexion que personne n’a pensé à lui demander où étaient les phares...

_ Faut mettre les ceintures ? C’est obligatoire ? Parce que moi je suis une rebelle... Et An pose la tête sur un petit coussin avec un sourire au coin.

Et nous partons.

Ils ont de l’humour, un sens aiguë de la méfiance pour le numérique. Et pour certains, une absence d’espoir revendiquée. Parce qu’ils en crèveraient. Ils portent leur résistance comme fierté et sens absolu de toute leur vie. Même avec la fatigue lancinante de ne pas être entendu ni compris.

J’ai croisé la route des Faucheurs et des Faucheuses volontaires d’OGM un peu par hasard. Pas tout à fait. Le feeling est passé mais il faut des expériences vécues pour bâtir de la confiance. J’ai partagé par bouts de 24 à 48h, souvent sans sommeil ou très peu, des fragments de leurs actions. Imaginez-les ces visages luttant depuis quarante ans au lieu de chausser leur pantoufles de prof, paysans, ouvriers qualifiés, cadre à la retraite.

Nous sommes chahutés dans leur increvable van rouge, à la mécanique usée mais fiable, comme ses passagers. Eux portent dans le cœur les coups de matraques, tandis que la carrosserie arbore une vieille cicatrice en traits grossiers : «Enculés». Un futur épitaphe gravé par certains sbires d’un syndicat agricole, et porté par abnégation comme un trophée. Ils m’ont raconté l’histoire en s’esclaffant.

Ils ont de l’humour, un sens aiguë de la méfiance pour le numérique. Et pour certains, une absence d’espoir revendiquée. Parce qu’ils en crèveraient. Ils portent leur résistance comme fierté et sens absolu de toute leur vie. Même avec la fatigue lancinante de ne pas être entendu ni compris.

Ils ne verront pas le futur qu’ils souhaitent et peut être est ce là ce qui compte : ils auront contribué à participer à son avènement ou tout du moins, à la passation des luttes.

Nous sortons de la zone pavillonnaire et de la ville.

_ Dis donc Ch tu vas nous faire tracer avec ton gps. Jl et No se regardent.

_ Éteignez les tels

_ On a des choses à dire

Chacun s’exécute ou se justifie de l’avoir déjà fait. Le mode avion ne leur suffit pas. Il faut tout éteindre.

L’atmosphère se réchauffe. L’odeur du gasoil aussi. Le van rouge est connu dans la France entière et eux, depuis qu’ils y ont pris place, sont comme des gosses dans leurs souvenirs.

_ Allez on ouvre

_ La fenêtre marche pas. Sinon j’ouvre la porte.

_ Ça va dire si je détache ma ceinture ?

0:45

Ils ont discutés. Rapidement. Une opération est pour bientôt. C’est avec beaucoup de précautions et par des voies en dehors de tout 2.0 que Ch m’en a informé et demandé si je souhaitais l’observer. Il m’a proposé trois options. Je lui ai donné ma réponse alors que nous nous rendions chez Cl.

JL me regarde et me demande :

_ Laetitia on se voit prochainement ?

_ Oui

Sourire

Ch aussi est content. Cette opération, ils l’a préparent tous les deux depuis un mois. Ils manquent de temps, il y a des inconnus mais ils l’on déjà fait et restent confiants.

Vous vous demandez peut-être ce que peuvent encore faire les Faucheurs et les Faucheuses volontaires aujourd’hui. La première fois que le grand public en entend vraiment parler, ce sont dans les années 2000 avec la moustache de José Bové s’agitant comme étendard et comme représentation. Il y a eu le fauchage des recherches sur le maïs et le MacDO. Les polémiques qui enflent entre ceux qui dénoncent les «anti-progrès», détruisant les biens d’autrui, et ceux qui revendiquent des droits humains à disposer d’un lieu d’habitat et de nourriture sains. La désobéissance civile contre l’imposition d’un modèle de fonctionnement unique.

Les opérations de fauchages existaient depuis 1997, à l’initiative de la Confédération Paysanne. Le collectif des Faucheurs Volontaires d’OGM sera constitué en 2003 (l’ajout Faucheuses est plus récent, ce dont An s’est réjouie). En 2008, un moratoire interdit en France la culture d’OGM, victoire morale et inscrite dans le marbre de la législation en 2014. Car l’inquiétude avec les OGM, c’est évidement les conséquences à long terme. Le principe de précaution en somme, as-serti par une valeur paysanne, voulant le moins d’intervention possible sur le vivant. Vivre avec plutôt qu’aller contre. Ils savent que c’est envisageable puisqu’ils l’expérimentent tous les jours dans leur ferme. Ils savent que la paysannerie n’a rien de compatible avec l’agriculture spécialisée ni avec la course aux hectares. Ils demandent à ce que l’on puisse s’interroger sur les chemins que l’on choisi de dévaler. Un peu comme s’ils étaient embarqués de force dans une caisse à savon, avec comme excuses entendues : «il faut faire comme tout le monde pour ne pas rester sur la touche». Sauf qu’il est évident qu’une caisse à savon ne tiendra pas la longueur ni la dureté de la pente. Il va y avoir un crash. Et il passera par les corps. Les corps de tous les vivants. Le point crucial, il est ici. Considérer la plante comme une matière morte que l’on peut découper à sa guise est une idée brutalisante. Comme une fêlure dans son puissant et profond héritage, façonné sur des millions d’années d’évolution.

Pour rappel, les OGM ont été créés dans l’idée d’inoculer à la semence, via introduction d’un gène d’un autre organisme (ce qu’on appelle la transgénèse), une capacité nouvelle.

pour aller plus loin sur le sujet

Qu'est-ce qu'un OGM - par infogm

Quels risques avec les NGT - INRAE

Il y a vingt ans des techniques différentes de la transgénèse appelées mutagénèses ont été utilisées pour produire des plantes OGM dont certaines ont été cultivées sans qu’elles soit déclarées OGM. Les Faucheuses et Faucheurs volontaires ont fauchés ces OGM cachés. Qu’en est-il aujourd’hui ? C’est tout l’enjeu de cette nuit blanche. Car ce qui arrive au parlement est très préoccupant. Et les zones de flous sont intactes.

« Les progrès » avec les NTG peuvent être résumés en trois points :

  • créer une mutation directement sur le génome de la plante avec de nouveaux « outils » des biotechnologies ;
  • transférer des gènes entre espèces sexuellement proches ;
  • insérer ou retirer des fragments d’ADN.

Le tout est soit-disant plus rapide et moins coûteux que la transgenèse. L’objectif, lui n’a pas évolué : faire de la semence, un individu augmenté (comme la résistance à la sécheresse, à une chenille, à un pesticide...) et le plus rapidement possible.

Le texte présenté au parlement prévoit un assouplissement de la réglementation pour certaines techniques et de déclasser une partie des NTG (aux interventions légères d’après l’industrie) en plantes conventionnelles. Les autres resteraient soumises aux mêmes réglementations que les OGM actuels.

Dans le premier cas, les consommateurs ne seront pas informés de ce qu’ils ingurgitent. L’argument principal repose sur l’idée que, l’homme est toujours intervenu dans la sélection des semences pour améliorer sa sécurité alimentaire. Sauf que jusqu’à présent, ils s’agissait de croiser des variétés entre elles pour obtenir des variétés nouvelles. Pas d’intervenir directement dans le patrimoine génétique.

Par ailleurs, le débat n’a pas porté sur la dépendance des agricutleurices aux brevets et des possibles «contaminations» entre espèces NTG et les autres semences. Le diable se cache dans les détails et si l’on regarde de près, ils sont nombreux tapis dans les recoins. Le point insidieux avec les NTG, c’est la possibilité d’aboutir à breveter des espèces natives qui auront été «augmentées» en laboratoire. Le risque, c’est qu’elles puissent «ressembler» à des semences population qui auraient développé les mêmes capacités que des NTG grâce leur capacité d’adaptation naturelle. Et que les paysans soient soumis à payer des royalties aux détenteurs de brevets .

Tout se joue sur les questions de morale et de savoir, laquelle deviendra légale, laquelle sera prioritaire. C’est ce débat qui n’a pas pu avoir lieu. Les arguments d’autorité de compétitivité économique face aux Etats-Unis et la Chine, de lutte contre le dérèglement climatique et de sécurité des rendements sur de plus petites surfaces ont été brandis par les défenseurs du texte. Il n’a pas été question des choix de sociétés mais plutôt de l’obligation à creuser toujours un peu plus loin, le modèle actuel grâce «au progrès».

Alors je me pose cette question : pourront-nous débarrasser les luttes sociales et environnementales de leur odeur d’ammoniac ? Comment cesserons-nous de froncer le nez et de mépriser celleux qui demandent le droit de nourrir sans risque et durablement la population ? Le «progrès» ne serait-il pas de s’interroger sur ces points ?

De quelle manière la santé et les écosystèmes seront impactés ? Est-ce la meilleure réponse au bouleversement climatique ? Est-ce que l’on garanti des bénéfices au plus grand nombre ou seulement à une poignée ? Qui payera les dommages ? Est-ce là les modèles de société encore souhaitables ?

Nous sommes le mardi 16 juin, ils roulent jusqu’à Strasbourg, au parlement européen pour manifester en tant que citoyen, en tant que paysan, que mangeur, en tant qu’habitant du monde, touchés par notre manière de l’habiter et de le transformer. Ce qu’ils défendent, au fond, c’est un droit à la diversité. Un droit à des populations d'espèces foisonnantes et disparates, un droit à interroger les profits et les intentions. Nourrir le monde, personne n’est contre. L’agriculture spécialisée et sur de très grandes surfaces, l’utilisation de la chimie pour booster la productivité a fonctionné. Mais a-t-elle permis d’éradiquer la faim ? En France, 16% de la population en souffre. Alors que nous produisons. Beaucoup. 130% (en moyenne) de nos besoins alimentaires sur le territoire (Souveraineté alimentaire : un scandale made in France enquête de Terre de Liens - 2025) et nous laissons derrière nous des rivières polluées, des sols épuisés, des agriculteurs en souffrance, des mangeurs malades et un climat en vrac. Manger coûte. Et le prix affiché sur l’étiquette, n’est que la face visible du gouffre financier de cet iceberg.

Quel rapport avec les semences ? Le rapport, c’est notre hiérarchisation des modèles agricoles dits «valides».

D’un côté une victoire en 2008 avec le bannissement des OGM, de l’autre prison ferme et 110 000€ d’amende. L’encaissement des coups par quelques uns pour l’obtention de droits pour toustes.

1:16

Ils dorment

Nous sommes seulement à Pont d’Ain

02:28

Ronflements. Ch est concentré sur la route. Je sens le départ dans le sommeil de Ch. Ce qui me réveille subitement

_ Ça va Ch ? Tu veux un relais ?

_ Oui j’ai prévu de m’arrêter bientôt. Ton sommeil est court

J’ai dormi une petite heure, mon cerveau tournant à plein régime dans des rêves étranges. Je m’interroge. Ça fait pour certains 50 ans qu’ils sont en lutte. Et ils continuent. Comment gardent-ils autant d’énergie ? Ils m’ont demandé d’écrire sur les enjeux. Je veux écrire sur eux.

A dormir dans le camion rouge

Bringuebalés dans la carrosserie poisseuse et inhospitalière.

Est-elle une matrice rassurante pour eux ? Le véhicule de leur mise en mouvement, de leur combat. Alors que rien n’avance dans leur temporalité.

Tout se disloque

Mais ils tiennent la barre.

_ Ch, on est vers chez toi non ? demande Th d’une voix pâteuse

_ T’as dormi toi ! On a passé Dole

Ça se réveille

_ Ça va Ch ? demande JL

_ Oui

_ Ça va Ch ?

_ ...

_ Ça va Ch ?

_ ... !? Oui ça va !!! Je m’arrête à la prochaine !

02:36

On s’arrête enfin sur une aire d’autoroute.

_ J’ai pas le droit de me mettre là

_ On est presque un poids lourd

Ça chipote sur l’emplacement, ils sortent douloureusement.

Dans les toilettes, les gars font les guignols et déconnent. On s’offre des cafés et des soupes lyophilisés tout en s’insurgeant contre les prix.

4h45

Je les conduis depuis deux heures et les écoute se remémorer leur fait d’armes. Ils sont complices, heureux et drôles. Je remarque qu’ils se repèrent dans le temps et l’espace via les procès. Car c’est ce que visent Les Faucheurs et les Faucheuses à travers leurs interventions. Ce qui compte pour eux, c’est de faire en sorte que les industriels respectent la loi et de l’autre côté, de la faire progresser en interpellant l’opinion publique. Ils se revendiquent de l’action citoyenne. D’ailleurs, c’est ce qu’ils font en pénétrant à visages découverts dans les usines de pesticides, dans les laboratoires et les terrains d’expérimentation : des inspections citoyennes. Et cela demande un sacré sens de l’engagement et de solidarité. C’est leur responsabilité civile qui est en jeu. En cas de perte du procès, ils pourront faire de la prison, et/ou payer des amendes de leur poche. C’est ce qui c’est produit avec un procès de 2007. D’un côté une victoire en 2008 avec le bannissement des OGM, de l’autre prison ferme et 110 000€ d’amende. L’encaissement des coups par quelques uns pour l’obtention de droits pour toustes.

_ On a passé Colmar ! s’exclame soudainement JL. J’ai rien senti ! Il a l’air tout déçu, presque surpris

_ Pourquoi il dit ça ? je demande à Ch.

Colmar fait date dans le parcours des Faucheurs. Jl et Ch avaient participé à la préparation de l’opération. La première n’avait pas abouti. A la deuxième, ils étaient une centaine. Un dimanche matin, à l’aurore, ils détruisent soixante dix pieds de vigne transgénique.

_ 15mn d’arrachage 10 ans de procès

_ Le plus gros

_ Il a fallut la colère de Ch pour avoir le plus gros procès de notre histoire

_ On était 60 pour 75 pieds, c’est allé vite

_ En plus il avait plu

_ Ça s’arrachait tout seul

_ Les pieds étaient grands de 20cm

_ Je me rappelle, Cl est arrivée avec le procès de Vienne

_ Moi aussi !

_ On en a fait des sorties

_ Avant il y avait des choses à faucher

_ Maintenant on sait plus. Tout est caché.

Nous avons pris un petit déjeuner sur petite aire digne d’un terrain vague. Ça empestait l’urine et les pots d’échappement. On s’est blotti contre le vent, sur une table. La lumière hésitant encore dans une brume violette. Plus de nuit, pas encore de jour. Un temps suspendu et sale. Et c’est là qu’ils ont créé leur première bulle de sécurité. C’était tellement flagrant. Tout est passé par ce qu’ils mangent au quotidien. Ils ont sortis les victuailles de leur sac. Des abricots juteux, doux et plein de soleil dont je glisse les noyaux dans ma poche comme des trésors. Du pain moelleux, les arômes des céréales emplissent mes poumons, me projetant brutalement dans les prairies de graminées de mon enfance. Il y a des couleurs de partout, des fleurs, du bleu dans les nuages, des lumières franches et vives, il y a la musique des oiseaux et des insectes, il y a le vent qui agite ce paysage et créant des mouvements de vagues dans les herbes hautes. Il y a ma poitrine qui explose sous ses nombreuses protections lorsque mon regard porte sur ce pays plat, traversé par le bitume, par le vacarme présent à nous. Et eux, ils mangent comme si de rien n’était. Ils échangent avec naturel, se servent et prennent ce temps de pause.

Nous avons finis les dernières heures de route en discutant pour arriver à Strasbourg dans l’humeur des nuits inconfortables mais qui ne se sentent pas encore dans l’esprit. L’excitation est palpable. Le moral est bon. Ils ont sorti les banderoles jaunes et noires, celles blanches et jaunes. Ils se sont habillés, revêtu leurs costumes aux slogans imprimés, des tenues d’abeilles, des pancartes, tout ce qui peut attirer l’œil et susciter une réaction. Nous sommes arrivés à pieds devant le Parlement. Une table sur des tréteaux. Un tracteur sur lequel est accroché une immense pancarte : Gentchnik et Patente ? Bleibt uns vom Ackes ! (Génie génétique et brevets ? Tenez-vous loin de nous !) Un cordon de CRS. Place vide. Nous sommes les deuxièmes. Des passants en costumes et attachée caisse, des vélos, traversent les lignes casquées bleues et noires

Un cortège de voiture s’engouffre dans les souterrains de l’institution. Ils les regardent de haut, passer les barrières et disparaître. Un canal les sépare.

_ Les parlementaires ne nous verrons même pas.

_ Tu veux les rejoindre à la nage ?

Ils se sourient, lâche le parapet et vont aider à monter le barnum. La manifestation a été déclarée par la Confédération paysanne et le syndicat altermondialiste Via Campesina. Les représentants des associations environnementales, des médecins, des parlementaires, des syndicats agricoles. Ils se succéderont pour dire ce qu’ils ne veulent pas voir advenir.

Faucheur Europe NTG

7:18

Chacun s’installe. Les perco de café d’un côté, les képis de l’autre. L’ambiance est bon enfant. Ils se saluent comme sur un salon. Chacun dans leur identité. Et pendant ce temps, avant que les tribunes s’enchaînent, manger un bout de fromage et croquer dans une brioche tendre.

_ L’enjeu il est gros parce qu’ils passent les sujets à la mitraillette

_ Putain je peux pas les voir. Ça me prend les tripes

7:55

Ça se remplit doucement, les langues se mêlent. Des allemands, des français, des italiens, autrichiens et espagnols... De plus en plus de médias circulent et mènent des interviews. Les manifestants portent tous des drapeaux qui se balancent et colorent le ciel et les façades grises.

8:58

Je m’assieds à côté de An. Elle a retrouvé son amie. Mi est médecin. Elles viennent d’être interviewées par les chaînes nationales. Je remarque qu’il y a plus de médias européens que français. Elles achèvent leur intervention en tant que porte paroles des Faucheurs et Faucheuses. On balaye l’assemblée du regard.

_ Tu as vu notre âge. L’âge des faucheurs. Ça va pas durer

_ Il va y avoir de nombreux discours. Pour trop peu de gens. En même temps, ils sont venus

_ Faut toujours qu’ils mettent les baffles au sol, on n’entend rien. Comme s’ils voulaient parler à nos pieds ! Bon, tu me diras... Ils répètent tous la même chose

«Pour être souverain, il faut être indépendant (...) nous allons mettre notre destin entre les mains de trois multinationales à l’échelle mondiale, qui auront la maîtrise du développement des semences. Ça concerne la totalité du monde agricole, qui sera condamné à payer des royalties (...) il faut empêcher la capacité de déposer des brevets sur des traits natifs. (...) Si on ne fait pas ça, c’est aussi l’ensemble du tissu des semenciers qui va disparaître. Les arguments échangés dans le trilogue m’inquiètent sur la santé de notre démocratie. Les batailles que l’on ne gagne pas, c’est celle que l’on ne mène pas. Et celle-ci, il faudra la mener jusqu’au bout. Si le législatif se couche, il faudra regarder du côté des juges de l’union européenne s’ils peuvent intervenir dans ce processus législatif qui pour moi est à la fois hors du commun et ne respecte pas les droits du parlements européen.» C’est la voie de l’euro député, Eric Sargiacomo, Groupe de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates au Parlement européen socialiste, vice-président de la Commission agriculture et membre suppléant des commissions pêche et affaires juridiques qui dénonce ici un renvoi des discussions en trilogue, ne prenant pas en compte des orientations des parlementaires. Elle sera suivie par de nombreuses interventions, dans toutes les langues mais avec les mêmes indignations contre un double discours drapant d’obscurité les intérêts privés. «90 % de la population est opposée à l’idée de consommer des OGM. Respectons la !» Entendons-nous. Des amendements ont été déposés, au moins pour obliger l’étiquetage, et surtout pour empêcher le dépôt de brevets.

11:42

D’un petit four à bois portatif sortent de magnifiques flamenkuchs. L’odeur du pain chaud et des oignons grillés se fraye un chemin dans toutes les bouches. Ils accusent la fatigue. An et Mi ont parlé. Les parlementaires quittent la place. Les Faucheurs et les Faucheuses attendent Manon Aubry. Ils échangeront avec elle. Elle ne se veut pas rassurante. La droite et l’extrême droite voteront pour le texte et ils ne sont pas assez nombreux pour les contrer. Je sens leurs épaules s’alourdir. Les visages se fermer. Sentiment de découragement. Ils savent que le lobby est puissant.

_ Continuons de l’être

_ Notre rôle, c’est de mettre les projecteurs sur l’ombre qu’ils ont créé. Les lobby sont comme les vampires. Ils n’aiment pas la lumière.

12:07

A l’arrière du van rouge. Je ferme enfin les yeux. Pour entendre un :

_ Tourne tout droit !

Voilà, pas sûr de revenir à Lyon à ce stade...

On est tout droit. Et ils se sont perdus. Sur le bon chemin. Mais je ne sais pas pour quelle raison obscure, ils n’arrivent pas à s’en persuader.

13:01

Et je me réveille. Je regarde ma montre, seulement une demie heure... j’ai l’impression d’avoir dormi deux siècles. Ils ont sorti la carte IGN

_ Parce que les GPS hein !

_ Il fait chaud quand même

_ Allez j’ouvre

_ Tu veux vraiment respirer les pots d’échappement ?

_ Bon on a deux cents mètres pour tourner à droite

_ Hors de question

_ Mais sinon c’est trente km de bouchons

_ Allez fais un coucou et tourne

_ Tu regardes la route au moins !

_ Et on s’arrête dans la première cave venue

Je me dis que ne suis pas rentrée. C’est la seule chose dont je suis a peu près certaine. Mais je ne voudrais surtout pas troquer ma place. Moi je voulais parler de cette bande de copains qui s’arrêteront avec la mort sans doute. Dans un éclat de rire aux aventures retrouvées.

_ Est-ce qu’un jour on va se coucher le même jour que l’on s’est levé ?

_ De toute façon, c’était soit on ratait l’accident, soit on ratait Manon Aubry

_ On ne pouvait pas rater Manon

Le lendemain, le parlement validera le texte et rejettera tous les amendements déposés.

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