les graines d'hier éclairent les solutions de demain

Tribune d'artisans

Publié le 07 octobre 2026

Laetitia Chalandon

A paraître le 7 octobre 2026

extrait :

les graines d'hier éclairent les solutions de demain

Je découvre une grande maison de pierre offerte au soleil et à la vue sur la vallée. C’est magnifique. Des prairies tout autour et des champs en collines cultivées. Je me suis garée un kilomètre en contre bas, l’accès se faisant via un chemin forestier et par des sentiers à travers les bois.

Le timbre chaleureux de Franck et ses grandes enjambées effacent les distances. Il m’embarque dans son quotidien. Il faut s’occuper des sabots du cheval de sa sœur dans un village en contre bas. Nous y allons à pied, en coupant à travers les bois. Dans ce hameau il y avait cinq fermes vivrières avec des vaches, des chèvres et des céréales se rappelle-t-il durant le trajet. Les terrains étaient découpés selon les atouts : prairie, ruisseaux, forêts... Elles ont toutes disparues, vendues pour des bouchées de pain. Nous sommes dans un pays pauvre me répète-il régulièrement.

La forêt sent la confiture chaude. Les fruits ont caramélisés à même les arbres. La menthe et les graminées rappellent des coups de fourchettes dans un taboulé. C’est enivrant et terrifiant à la fois. Petite ballade dont le retour se fait sous l’orage malgré notre pas vif et nos habitudes des reliefs. Nous aurions pu danser sous cette pluie salvatrice. Elle n’a duré que quelques minutes. Toute juste le temps de s’évaporer contre un sol trop sec, trop brûlant. Le pays est d’ocre, d’or et de sable. En plein mois de juillet. C’est la première fois que je découvre ces monochromes prêts à s’embraser. Tous les sens sont sollicités avec une amplitude nouvelle. Tel le lait de la casserole, la chaleur fait déborder les odeurs de la terre, des herbes et des fruits. C’est détonnant. Un effet presque agréable si l’on ignore ses conséquences.

Franck me fait visiter les terres. Les brebis se sont mises à l’ombre et nous irons les voir en fin de journée pour transhumer. Nous passons devant un champ de triticale et la leçon commence. Franck a l’avantage d’être un passeur. Il porte le savoir des générations qui se sont succédé en héritage tout en ayant une vision assez ajustée de ce que le territoire peut apporter.

Il a apprit ce matin que la moissonneuse ne pourra finalement pas passer durant mon séjour. Un interdit préfectoral suspend l’utilisation des machines agricoles passé midi à cause des risques d’incendies. Et la nuit, c’est dangereux.

_ Habituellement, on fait ça de 10h à 22h. Ça va prendre dix fois plus de temps, jusqu’à ce que le gars puisse faire toutes les parcelles avant de venir ici.

Les moissons sont déléguées à des spécialistes, possédant les machines et le savoir faire. Je demande ce qui va se passer s’il tarde trop

_ Les céréales doivent contenir au moins 12 à 14% d’eau. Les laisser trop mûrir les dénaturent. Elles deviennent sèches, cassantes. S’il y a trop d’eau, elles fermentent et si elles en manquent, elles sont immangeables. Il devient compliqué de la moudre, le son ne s’enlève pas bien, elles s’abîment et gustativement ce n’est pas terrible. Plus on attend, plus on les expose aux risques d’orage et de grêle. Elles cassent et s’égrainent quand elles sont sèches. Avec les conditions de cette année, on aurait du moissonner début juillet. Nous sommes le 14. Mais ce que tu dois savoir, c’est que sur une année classique, on moissonne normalement au mois d’août. C’est une année exceptionnelle mais quand même. Elles le deviennent de plus en plus. On s’adapte aux crises temporaires. On ne s’adapte pas à un changement qui s’accentue (climat) on ne peut pas s’adapter : on cours après.

Ok, on entre directement dans le vif du sujet. En même temps, c’est de bon sens. Terrifiant. Mais de bon sens.

_ Alors quelle stratégie pour que les difficultés ne s’accumulent pas (puisque on sait que le climat va poursuivre sa route vers le chaos) ?

_ Les chambres d’agriculture organisent des formations à l’adaptation. Pour eux, ça va passer par des semences adaptées et des traitements chimiques. Ils y croient, alors que ce qu’on vit est d’une tout autre ampleur. Ce n’est pas du challenge comme ils le disent, c’est de la survie. Pour moi, ce n’est pas possible d’aller aussi vite que le changement. C’est pour ça que je préfère m’en remettre aux semences en capacité de s’adapter naturellement.